Un terrible dilemme

Les définitions des troubles dissociatifs dans le DSM-5 sont assez restreintes et ne dépeignent pas forcément l’expérience subjective que fait une personne dissociative au quotidien. Les auteurs du Soi hanté indiquent que

Les traumatisés chroniques sont pris dans un terrible dilemme. Il leur manque la capacité intégrative et les aptitudes mentales nécessaires à la prise de conscience complète de l’horreur de leurs vécus et de leurs souvenirs. Mais ils doivent poursuivre une vie quotidienne où sont parfois présentes les personnes mêmes qui les ont maltraités ou négligés (Le Soi hanté, p. 15).

Une façade de normalité

Beaucoup de personnes dissociatives doivent, pour survivre, maintenir une façade de normalité, une « vie à la surface de la conscience » (ibid.), alors qu’elles sont hantées par des souvenirs effrayants qu’elles ne sont pas en mesure d’intégrer comme des souvenirs personnels. Elles se croient souvent folles et tentent tant bien que mal de refouler les vécus inacceptables, intolérables, indicibles et restent bloquées dans la peur, voire la terreur, et le désespoir.

Une fois la personne traumatisée sortie de son entourage maltraitant, on pourrait la croire sortie d’affaire, mais pas du tout. C’est là, une fois en sécurité, que la personne traumatisée pourra enfin se confronter à une partie de son vécu traumatique ; c’est là que les murs dissociatifs, qui jusque-là la protégeaient, peuvent s’effriter et laisser la place à des flashbacks, des reviviscences, une profonde angoisse et une très grande confusion. Elle peut avoir des intrusions sous forme de voix, se retrouver avec des affaires qu’elle ne se souvient pas d’avoir achetées ou se retrouver dans des lieux qu’elle ne connaît pas avec des gens qu’elle ne connaît pas non plus.

Deux systèmes psychobiologiques

Le quotidien, conditionné par deux systèmes psychobiologiques – l’approche des stimuli attirants (comme la nourriture ou la compagnie) et l’évitement des stimuli aversifs (comme les menaces, réelles ou pas) – devient vite ingérable. Étant donné que beaucoup d’objets ou de situations de la vie quotidienne peuvent être des triggers, autrement dit des déclencheurs, de flashbacks ou de reviviscences, l’évitement de ces objets ou situations deviennent un combat permanent, ce qui conduit généralement à un isolement. Ces flashbacks ou reviviscences menacent de faire effondrer la personne qui ne peut pas intégrer ce qui lui est arrivé.

Quand les survivants associent de plus en plus de stimuli à l’expérience et au souvenir traumatiques à travers la généralisation des stimuli, ils se mettent parfois à redouter et à éviter des aspects de plus en plus nombreux de leur vie intérieure et extérieure (Le Soi hanté, p. 30).

Aharon Appelfield écrit dans Beyond despair que « [d]ès qu’un souvenir, ou une fraction de souvenir, allait remonter, nous le combattions comme nous aurions combattu les esprits du mal » (Beyond despair, p. 18, citation tirée du Soi hanté, p. 263).

Dans son Histoire d’une vie, il poursuit en ces termes :

Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur (Aharon Appelfield, Histoire d’une vie, citation tirée du Wikipédia).

« Je n’ai pas l’impression que c’est à moi que c’est arrivé »

Les personnes atteintes de traumatisation chronique « n’ont pas une réalisation complète du présent [et] elles sont incapables d’y vivre complètement. Il leur manque aussi une réalisation complète de leur traumatisation, et du fait que celle-ci est passée ; elles ont souvent été dans l’impossibilité de réaliser une foule d’autres expériences, ce qui laisse beaucoup de choses inachevées » (Le Soi hanté, p. 28).

Ces personnes peuvent nier leurs vécus et leurs répercussions, être amnésiques à différents degrés ou encore reconnaître leurs vécus mais ne pas avoir l’impression que c’est à elles que c’est arrivé.

Le maintien de la dissociation

La dissociation est devenue permanente chez les personnes qui souffrent de troubles d’origine traumatique.

Plus le niveau mental de l’individu est bas, plus il est obligé de s’appuyer sur des actions substitutives qui peuvent le protéger contre des émotions et des pensées perturbantes, mais qui sont en conflit avec l’intégration des souvenirs traumatiques et des parties dissociatives (Le Soi hanté, p. 29).

Les actions substitutives peuvent être de différents ordres, par exemple des scarifications ou des vomissements, au lieu d’avoir recours à des actions plus adaptées comme la réflexion, la tenue d’un journal intime ou la relaxation, qui peuvent résoudre les émotions difficiles.

[Page mise à jour le 4 octobre 2020]

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